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Face à l’État profond : le Projet à l’épreuve du système* par Malick BA

Face à l’État profond : le Projet à l’épreuve du système* par Malick BA Spécial

Changer un régime n’est pas nécessairement renverser un système. Le Sénégal en fait aujourd’hui l’expérience brute. Si le sommet de l’État a changé de visage, l’ossature du pouvoir, elle, demeure largement intacte. Le système hérité de Macky Sall reste solidement enraciné dans l’administration, tapi dans les circuits décisionnels, protégé par une justice hésitante et entretenu par une bureaucratie devenue experte dans l’art du ralentissement stratégique.

Il ne s’agit plus d’une simple survivance du passé. Il s’agit d’une résistance organisée.

Dans les ministères, les directions et les agences, le Projet se heurte à une inertie méthodique. Les dossiers s’empilent, les procédures s’allongent, les arbitrages se perdent dans des labyrinthes administratifs soigneusement entretenus. Ce n’est pas de l’incompétence : c’est une culture. Une culture de sabotage passif, héritée de longues années durant lesquelles servir le système comptait davantage que servir l’État.

Plus préoccupant encore est le rôle de la justice. Pilier théorique de la République, elle apparaît aujourd’hui comme l’un des verrous majeurs de la transformation. Une justice à géométrie variable, rapide quand il s’agit des faibles, prudente à l’excès lorsqu’elle touche aux puissants. Une justice qui invoque son indépendance mais pratique trop souvent l’attentisme, transformant la procédure en refuge et le temps en stratégie.

C’est dans ce contexte que le Projet tente d’avancer.

Ousmane Sonko l’a reconnu sans détour : le combat est frontal avec un système profondément enraciné, difficile à déloger, solidement installé jusque dans les étages supérieurs de l’État. Mais cette lucidité ne s’accompagne d’aucune résignation. Au contraire. Car ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement une alternance politique classique.

Nous sommes face à un moment historique.

Le Projet ne se résume pas à un programme gouvernemental. Il porte une ambition de rupture avec des décennies de pratiques clientélistes, de compromissions institutionnelles et de confiscation de l’intérêt général. Il vise à transformer un État longtemps perçu comme un butin politique en un véritable outil de service public.

C’est précisément cette ambition qui provoque la crispation du système.

Depuis toujours, celui-ci prospère sur une idée dangereuse : faire croire que tous les dirigeants se valent et que toute lutte est vaine. Cette résignation organisée est son principal carburant. Tant que le peuple doute, le système survit. Tant que la fatigue gagne, il consolide ses positions.

Mais reculer aujourd’hui serait une faute historique. Reculer, ce serait valider les sacrifices consentis pour rien. Reculer, ce serait offrir une seconde vie aux mécanismes qui ont asphyxié la République. Reculer, ce serait trahir l’espoir né dans les urnes et dans la rue.

Les promesses faites au peuple ne seront pas accordées gracieusement par un système habitué à l’impunité. Elles devront être imposées par la volonté politique et soutenues par une vigilance citoyenne permanente.

Le Projet ne peut réussir seul. Il exige un peuple éveillé, exigeant, conscient que chaque concession faite à l’ancien ordre est une réforme différée. Car un système, aussi enraciné soit-il, ne résiste jamais longtemps à une société qui a cessé d’avoir peur.

L’histoire est en marche. Reste à savoir si les institutions suivront, ou si elles choisiront de rester du mauvais côté du changement.

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