À Dakar, la souveraineté n’est plus un concept abstrait : elle s’impose comme une urgence politique. Réunis ce jeudi à l’initiative de l’Afrikajom Center, décideurs, universitaires et acteurs de la société civile ont confronté leurs visions lors du lancement du programme Agora/Penc, un espace de dialogue consacré aux grands enjeux nationaux.
Dans un monde structuré par les interdépendances, la souveraineté apparaît de plus en plus sous tension. Mondialisation économique, dépendances technologiques, alliances sécuritaires : autant de facteurs qui limitent la capacité des États à décider pleinement pour eux-mêmes. Les experts parlent désormais de « souveraineté sous contrainte », voire de « souveraineté négociée ».
Pour Alioune Tine, président exécutif de l’Afrikajom Center, le constat est clair : aucune souveraineté ne s’exerce aujourd’hui en vase clos.
« On peut revendiquer une souveraineté numérique tout en dépendant de plateformes privées. De même, la sécurité repose souvent sur des alliances qui peuvent fragiliser l’autonomie des États », a-t-il souligné.
Mais derrière ce concept mobilisateur se cache aussi un risque. « La souveraineté peut être instrumentalisée pour justifier des dérives autoritaires et affaiblir la démocratie », a-t-il mis en garde.
En Afrique, la question prend une dimension particulière. Héritées de l’histoire coloniale et confrontées à des fragilités persistantes, notamment dans le Sahel, les souverainetés africaines restent incomplètes et souvent vulnérables.
Une universitaire de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar a insisté sur une évolution majeure : la souveraineté ne se pense plus au singulier.
Numérique, alimentaire, énergétique, culturelle ou sécuritaire : elle se décline désormais en plusieurs dimensions, toutes stratégiques.
Mais au-delà du discours, c’est dans l’action que se joue la crédibilité de cette ambition. Produire localement, garantir la sécurité alimentaire, valoriser les langues nationales : autant de leviers concrets pour renforcer une souveraineté effective.
« Être souverain, ce n’est pas seulement décider, c’est pouvoir agir et assumer ses choix », a-t-elle rappelé, appelant à repenser en profondeur les modèles de production et de consommation.
Au terme des échanges, un constat s’impose : la souveraineté ne peut être ni un slogan ni un repli. Elle exige lucidité, cohérence et pragmatisme pour concilier aspiration à l’indépendance et réalité d’un monde interdépendant.
Avec Agora/Penc, l’Afrikajom Center s’affirme ainsi comme un acteur clé d’un débat devenu incontournable au Sénégal.
Mamadou Touré
