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Nation : quand la communication officielle se met au service de Meta

Nation : quand la communication officielle se met au service de Meta Spécial

En organisant un atelier de formation en partenariat avec Meta, le Bureau d’Information et de Communication du Gouvernement (BIC-Gouv) expose la communication publique à une dépendance inquiétante envers une multinationale étrangère. Derrière l’apparente modernité de l’initiative, se cachent de sérieuses questions de souveraineté numérique, de sécurité des données et de cohérence économique.

 

Le 13 octobre 2025, le BIC-Gouv a réuni plus de 70 agents gouvernementaux pour un atelier de formation en partenariat avec Meta, maison mère de Facebook, Instagram et WhatsApp. Présentée comme une opportunité d’améliorer la visibilité de l’action publique, cette collaboration révèle en réalité un déséquilibre stratégique.

Confier la communication gouvernementale à une entreprise privée étrangère revient à déléguer la gestion du discours officiel à des algorithmes dont la logique échappe à tout contrôle national. Les systèmes de Meta privilégient la viralité et la publicité ciblée, non la véracité ou la hiérarchie de l’information. Ce transfert implicite de pouvoir éditorial fragilise la capacité de l’État à maîtriser son propre récit.

Là où l’administration devrait incarner la rigueur et la transparence, elle devient tributaire d’un modèle d’engagement conçu pour maximiser le temps d’écran, pas la qualité de l’information.

Au-delà de la question de l’image institutionnelle, ce rapprochement interroge l’avenir du paysage médiatique sénégalais. Meta capte aujourd’hui la majorité des revenus publicitaires en ligne, privant les médias locaux de ressources vitales. Ces plateformes ne produisent aucun contenu, ne rémunèrent pas les éditeurs et n’acquittent aucune fiscalité sur leurs profits réalisés dans le pays.

En signant un partenariat de communication avec Meta, le gouvernement cautionne de fait un modèle économique qui affaiblit la presse nationale. Or, cette dernière reste un pilier essentiel du débat démocratique. Tandis que d’autres États, comme le Canada ou l’Australie, ont imposé aux géants du numérique de rémunérer les médias pour leurs contenus, le Sénégal, lui, semble préférer la coopération à la régulation.

Cette orientation nourrit une contradiction profonde : un gouvernement qui prétend soutenir la liberté de la presse tout en consolidant la domination d’une entreprise qui l’asphyxie économiquement.

Le partenariat entre le BIC-Gouv et Meta soulève également des inquiétudes en matière de cybersécurité. Les formations dispensées incitent les agents publics à utiliser des outils et plateformes dont les serveurs sont hébergés à l’étranger, hors de toute juridiction sénégalaise.

Dans un contexte où les données sont devenues un enjeu stratégique, cette dépendance crée une vulnérabilité structurelle : les échanges internes, les informations administratives et les communications sensibles pourraient, à terme, être exposées à des risques d’exploitation ou de manipulation.

L’absence de cadre légal encadrant la gestion des données publiques accentue encore cette fragilité. À l’heure où les cybermenaces se multiplient, l’État devrait être le premier à promouvoir des solutions locales et des infrastructures souveraines, non à s’aligner sur des opérateurs dont la fiabilité échappe à son contrôle.

L’angle mort de la fiscalité numérique

Le plus grand paradoxe de cette collaboration réside dans le silence du gouvernement sur la fiscalité numérique. Les GAFAM, dont Meta, engrangent chaque année des revenus considérables sur le marché africain sans aucune contribution proportionnée aux budgets nationaux.

Plusieurs pays africains – comme le Kenya et le Nigéria – ont instauré une taxe sur les services numériques afin de récupérer une part de ces profits. Le Sénégal, en revanche, n’a toujours pas franchi le pas. En se contentant d’accords symboliques, l’État s’expose à un déséquilibre économique durable, où les ressources fiscales échappent au trésor public tandis que la dépendance technologique s’enracine.

Taxer les plateformes n’est pas un acte hostile, c’est une mesure de justice économique et de souveraineté.

Le partenariat du BIC-Gouv avec Meta n’est pas une simple initiative administrative : il traduit une orientation politique. Celle d’un État qui confond visibilité et influence, communication et stratégie.

Loin d’être un signe de modernité, cette dépendance révèle un déficit de vision sur la maîtrise de l’information publique à l’ère numérique.

Alors que d’autres nations investissent dans la régulation, la transparence algorithmique et les écosystèmes numériques nationaux, le Sénégal choisit la voie du confort technologique. Une voie séduisante, mais dangereuse, car elle place le pouvoir politique sous la tutelle d’intérêts privés mondiaux.

En prétendant renforcer la communication de l’État, le BIC-Gouv risque au contraire d’en diluer la crédibilité. Et si le véritable enjeu n’était pas de “communiquer plus”, mais de reprendre le contrôle sur les outils de sa propre parole publique ?

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